«Mais tu l'aimes encore ?
-Ça paraît évident !»
Avachi sur mon lit, les yeux tournés vers le plafond, je n'arrive pas à comprendre la question. Je ne comprenais plus rien. Evidemment que je l'aime. Encore et toujours. Jamais je ne me suis senti aussi anéanti que le jour où elle m'a quitté. Il faut reconnaître qu'en même temps, je n'ai pas subit trop de choc depuis mon enfance...
«Elle t'a dit au revoir, toi t'as répondu adieu mais... Tu l'aimes encore ?!»
Suigetsu s'arrachait les cheveux face à ma répartie -ou mon honneur- qui avait une fois de plus pris le contrôle de mes mots. Pour moi, c'était parfaitement normal de dire "adieu" à une fille qui te dit ne plus pouvoir t'aimer. Je n'arrive pas à imaginer Sakura autrement qu'en tant que femme. Ma femme. Impossible de revenir vers elle pour devenir ami-ami ! Donc oui, adieu était le mot juste. Mais est-ce à cause de ce ridicule mot que mes journées ne ressemblent plus à rien et que mon coeur se serre à mes moindres pensées ? Bon, je reconnais que mes pensées sont toutes tournées vers mon ancienne promise.
«Et maintenant tu comptes faire quoi ? demanda mon ami. Continuer à pourrir chez toi en te goinfrant de malbouffe ?
-Ah j'y avais pas pensé à la malbouffe !! Je vais me chercher tout ça !»
Il n'eut pas le temps de riposter que mes pas m'avaient déjà mené vers la cuisine. Cela faisait maintenant huit jours que Sakura était partie. Depuis tout ce temps, je n'avais pas quitté ma chambre, excepté pour ouvrir au livreur qui m'apportait mon dîner.
Le carrelage était frigorifiant et la pièce glaciale. En gros, j'avais on ne peut plus froid.
J'étais en train de vider peu à peu le contenu des placards quand j'entendis les pas de Suigetsu dans mon dos.
«Tu cherches de quoi faire un sandwich mayonnaise et nutella ? demanda ce dernier
-Si j'avais du pain, ce serait avec plaisir !
-Non attend j'ai pire que ça... Un bol de lait pour tremper des tartines beurre de cacahuètes, fromage de chèvre et cornichon. Plus malbouffe tu meurs non ?
-Ouais mais j'ai moyen envie de me péter l'estomac. Donc tes idées dég', merci mais tu les gardes pour toi.
-Vas-y, râle pendant que tu cherches tous les ingrédients !»
Parfois je me demande comment Suigetsu fait pour me connaître et me supporter aussi bien depuis le collège... C'est consternant, me dis-je alors que mes yeux venaient enfin de repérer le pain de mie.
«Et dire que tu l'aimes encore...
-Bon mec, c'est la troisième fois que tu prononces cette phrase. Respire, calme, zen, peace ! Comme tu le vois, je suis en pleine forme !»
Je sens alors les yeux de Suigetsu se fermer tandis que sa main vient les cacher, signe d'un profond dépit, plus connue sous le nom de
Mais-qui-c'est-qui-m'a-collé-un-crétin-pareil. Je veux effectivement bien reconnaître que mon physique ne doit pas trop coller avec l'image qu'on se fait d'un type en bonne santé. Accroupi sur mon canapé tout défait, j'en suis à ma troisième tartine beurre de cacahuète, fromage de chèvre et surplus de cornichon. Ce serait mentir que d'avouer que ce truc là, c'est fameux ! Parfait pour les déprimes amoureuses. Et même si, dans les romans habituels, les histoires de coeur sont uniquement utilisées par les filles, bah c'est n'importe quoi. J'en suis la preuve humaine: les mecs aussi peuvent s'apitoyer et s'empiffrer suite à une idylle brisée. Et toc.
«Si tu es en parfaite santé, dis-moi alors: Comment comptes-tu gagner de l'argent ? questionna le dépité.
-Suig', tu crois vraiment que j'ai besoin de
gagner de l'argent ? Je suis né avec un compte bourré de fric à mon nom, je connais le code de celui de mon frère qui est pleins aux as également. À chaque fois que je me présente, les gens n'ont d'yeux que pour mon argent. En gros, je suis un sale gosse friqué qui peut tout se payer. En quoi gagner de l'argent me sauverait ?
-Tu veux dire qu'avoir un métier et tout ça, ça te branche pas ?
-Bah, en y réfléchissant bien, non, déclarais-je. Suig', on a vingt-sept ans ! Tant qu'on a pas la trentaine, on a le droit de vivre en vrai ! Alors pourquoi se pourrir avec un métier ?
-Bien joué Sas'. C'est le discours parfait du sale morveux, reconnut Suigetsu. En attendant, de toute la bande du bahut, t'es le seul à être encore appelé "étudiant".
-Peut-être, mais vous, vous êtes tous profs. Rien de pire que d'être profs ! Déjà, quand on est gosses, on a qu'une envie c'est quitter les cours. Et après quoi ? On y revient ? Non, naaaan ! Très peu pour moi.
-Ouais mais on est entre potes... En fait, c'est comme si on avait pas quitté le collège, juste une interruption qui s'est faite pour le BAC et toutes les études...
-Beurk. Et en plus, j'ai pas le niveau pour passer le CAPES. Là, c'est clair, c'est net.
-C'est le même gamin plein aux as de toute à l'heure qui dit ça ?»
Et là, se fut l'illumination. Mais attention, je parle d'une vraie illumination ! Car l'ironie du sort fit qu'elle survint juste aux moment où les plombs lâchèrent.
«Suig', déclarais-je, j'ai une idée de génie !
-Si elle consiste à nous rendre la vue, je suis partant.»